Mardi 15 avril 2008

Se construire en écrivant


                                                                    Esher 

Le langage possède ce pouvoir de structurer la pensée mais aussi les émotions, les sentiments, le passé bref toute une personnalité. Je ne sais pas quel est celui qui travaille le plus l’autre : le stagiaire qui s’exerce à écrire ou les mots qu’ils utilisent et le façonnent ? 

Une si légère attirance pour la poésie

Le premier contact avec la poésie m’avait laissée dubitative sur l’attirance réelle des stagiaires pour la poésie. La consigne demeurait proche d’eux. L’exigence d’écriture restait faible en longueur et en efforts demandés. Je photocopiais donc plus de textes sur une même page et je me limitais à ne présenter que deux poèmes. Les stagiaires ont eu la curiosité d’aller lire les autres en oubliant les restrictions de ma proposition. Leur indiscipline m’encouragea à poursuivre.

 

Extraits 


LA POESIE
 


Quelle galère la poésie ! Quand on commence le début du poème
C’est tout un problème

Que c’est marrant
Un poème qui met ses rimes en avant 

Pauvres personnes qui s’intéressent au poème
Il y a la preuve
Au fond des mémoires 

Soyez submergés par vos émotions
Poème romantique et fantastique


Vanessa


Réutiliser une structure facilite l’organisation de sa propre pensée et la clarifie. L’écriture demande moins d’efforts. Les résultats étonnent généralement les stagiaires.
 

 

L’histoire en « ette »
Sur la mer des tempêtes, je navigue à bord de ma vedette
A la recherche de ma conquête qui se trouve dans une ville appelée Rouquillette
J’arrive au bord des portes ouvertes toujours à la recherche de ma conquête
Je vais au parking prendre ma voiturette.
Pour aller encore à la recherche de ma conquête et je finis par la trouver en discothèque. 


(Sur un vers de O lune, sur la mer des tempêtes & rimes en ette – Citron vert Odile Caradec)

Romain Couillaud
 



Mots inconnus :
Et soudain l’ai brandi 


Mots que j’aime:
- Pour réveiller les morts à grands coups de trompette
- J’ai dorloté les cordes d’un violoncelle
- J’ai appris à me servir de mes dents
- J’ai appris à me servir de mes ongles


Romain Couillaud

(Un peu de musique – Citron Vert – Odile Caradec)

 

Un peu de musique
J’ai appris à me servir de mes mains
Avec j’ai attrapé mon premier biberon
J’ai appris à me mettre debout
J’ai appris à me servir de mes jambes
J’ai appris à faire mes premiers pas
J’ai appris à ouvrir ma boîte de jouets


Romain Couillaud

Dans l’élan du premier vers du poème d’Odile Caradec

 (Un peu de musique – Citron Vert – Odile Caradec)

 

 

UN PEU DE MUSIQUE 

J’ai appris à me servir de mes mains
J’ai appris à me servir de mes doigts
Avec j’ai fabriqué des vêtements
Allumer des cigarettes
Ouvert la fenêtre pour observer le ciel
Finissant des poèmes


Blandine

 

J’ai dorloté les cordes de ton cœur
Pour que tu ne te sentes plus seule
Afin que s’envole tout ton malheur
Texte incomplet


Laurence

Clair-obscur Odile Caradec (Prolonger le texte de l’auteur pour produire un récit)

 

Ombre mystérieuse !
On ne voit que son ombre
Et un cercle très légèrement lumineux
Ce qui nous permet de voir quelques formes
L’ombre s’approche ! De plus en plus !
Mais plus elle s’approche et moins on arrive à la distinguer
Et quand elle arrive tout près de nous, plus rien.
Mais ou est passé cette ombre mystérieuse ?


Aline

 

CLAIR-OBSCUR 

Elle emmène son homme
Comme une étoile filante
On ne voit que son visage
Et un sourire très charmant
On distingue l’amour entre eux
Et leurs joies 


Blandine

 

Les arbres à nuages

Dans la forêt du poème, le feuillage des arbres est fait de nuages où des livres y poussent. De temps en temps, le promeneur au petit bec y inscrit des poèmes qui viennent du ciel, pour que chaque mot aille toucher les racines et ravive l’arbre. Quelque fois une femme vient pour cueillir des livres et se repose au pied des arbres en lisant les poèmes et en écoutant les bruits de l’oiseau en train d’inscrire d’autres poèmes.


Aline

(Inventer son propre procédé d’écriture) 


Dans la forêt de nuages un homme et une femme se promènent. La femme avait un livre de poèmes et l’homme avait des plumes aux oreilles. Il avait tous les deux un bec d’une blancheur incroyable. La femme criait des poèmes de Victor Hugo. L’homme volait avec ses oreilles et d’un seul coup l’homme tomba sur la femme parce qu’elle l’avait déconcentré avec sa voix perçante. Ils apprirent à se connaître. La femme lui dit qu’elle est écrivain. L’homme lui dit qu’il est un homme de cirque et même l’attraction numéro un. Et voila un coup de foudre à la manière des anges de la forêt de nuages.


Lydie

 

 
DANSEUSE ETOILE
 

Dans un grand ciel bleu
Où la nuit tombe
Plein de petites étoiles
Apparaissent gracieusement
En réalisant une danseuse 

Au fond de moi
Je me rendais compte que je rêvais
Je n’y croyais pas
De voir tout ce qui se passait
Je lève ma tête vers le ciel
Je réalise que mon vœu est exhaussé.

 Je veux vous dire
Depuis mon enfance
Ma passion est la danse
Et que je serai contente de devenir
Une DANSEUSE ETOILE.



Vanessa
 



En savoir plus sur Odile Caradec
 

Poétesse, secrète et discrète, elle attend de recevoir le prix Charles Vildrac en 1996 et ses soixante dix ans révolus avant de dire à ses proches qu’elle écrit de la poésie. Atteinte d’une profonde modestie, elle se cache jusque dans les profondeurs de son être pour y puiser son inspiration. Le secret étant l’une « des conditions de l’apparition de l’art. ». Selon Jean Rousselot, « Elle est l’une des rares femmes à pratiquer l’humour en poésie. ». Robert Sabatier parle de son « humour d’un noir de jais enchâssé dans une belle élégance d’écriture », Vahé Godel évoque son « lyrisme grinçant, corrosif et dru ». Elle publie à partir de 40 ans et compte près de 20 recueils dont certains sont bilingues (français-allemand). Ses poèmes figurent dans de nombreuses anthologies dont La poésie du XXe siècle de Robert Sabatier, L’érotisme dans la poésie féminine Ed. Pauvert. Née à Brest en 1925, elle exerce comme documentaliste pendant de longues années au Lycée Camille Guérin de Poitiers, puis se consacre à l’écriture et au violoncelle.  


Travaux des stagiaires:

 
 
par Jocelyne Barbas, formatrice publié dans : Journal de l'animatrice
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Mardi 15 avril 2008

Débuter en poésie avec Odile Caradec

 
5 avril 2008


La poésie comme un déniaisement


La dernière fois que j’ai vu Odile Caradec, c’était au salon du livre de Poitiers, le 1er décembre 2007. J’avais jeté un œil dans l'un de ses recueils juste paru. Le premier vers lu au hasard m’avait coupé le souffle. Elle écrit : « Je suis née dans le brasier vaginal ». Je ne pense pas que j’aurais eu l’audace d’écrire un tel vers et encore moins d’imaginer le plaisir que ma mère a ressenti aux premières secondes de ma conception. Je lui en ai fait la remarque. Odile
, une petite dame aux cheveux blancs, fort respectable, trotte-menue, 83 ans, m’a semblé encore plus indignée que moi « M’enfin !  Mais d’où crois-tu que l’on vienne ? ».  


C’est évident ! Du brasier vaginal de notre mère.


Je ne me voyais pas lire à haute voix un tel poème aux stagiaires de l’école. J’imaginais leurs questions avec une certaine anxiété : « Hé moi, madame, vous pensez que c’était un vrai brasier vaginal ou un feu de paille ? Alors, les femmes peuvent faire des étincelles ? C’est de là que vient l’expression faire un pompier ? C’est pour cela que l’on parle des Feux de l’amour ? »


Comment leur faire comprendre que nous sommes dès notre première seconde de vie des êtres de désir avant d’être de chair ? Que la vie elle-même naît du désir ? Que la poésie élève l’esprit au-dessus des mots. Où pourrais-je dénicher une telle échelle magique ? 
 


Musicienne dans l’âme, Odile aime donner des coups d’archets stridents sur son violoncelle pour réveiller nos consciences assoupies. Les siens sont si soudains et violents qu’elle réveillerait les esprits des morts. Elle écrit comme elle interprète du Jean-Sébastien Bach. Entière, lumineuse, féminine et très fière de l’être ; inspirée par la fraîcheur d’un matin ensoleillé d’un printemps qui n’en finit plus.


C’est ce mot « vaginal » qui me heurte. Les femmes s’affirment rarement en parlant de leur sexe. La véritable égalité entre homme et femme surviendra quand la femme s’autorisera à se vanter du sien, de ses dimensions et de sa vigueur. Odile est en avance sur son temps. Vaginal ! Coup d’archet. C’est vrai qu’il sonne mal, ce mot. Il m’inspire la dissimulation et le secret. Odile, fais-comme si je n’avais jamais rougi…

 

Sélectionner des poèmes


Afin d’arpéger ses poèmes, j’ai passé tout un après-midi à la médiathèque François Mitterrand
de Poitiers. Censure ? Non ! Sélection en fonction  de l’accessibilité au langage poétique… 
J’ai lu ses recueils avant de les emprunter. Empruntée, je l’étais un peu moi-même. Parce que je la connais. Parce que j’ai des sentiments pour elle. Parce que je sais qu’elle m’apprécie. Parce qu’elle fait partie de moi. Parce que c’est un honneur que d’aborder la poésie au travers de son oeuvre. J’ai relu ses textes en ressentant ses élans, ses tentatives littéraires, ses coups d’éclats, d’audace, de bravoure. J’ai lu. Tout lu. Puis, instinctivement, j’ai choisi des textes. Je les ai classés ensuite de manière à aménager une entrée possible dans l’écriture de la poésie.  

Au commencement de nous-même, on nous attribue un nom. J’ai donc choisi un poème qui parle de son nom.

 

« On m’a permis de m’appeler Odile
   De commencer mon nom par un grand O vide
  Qu’aurais-je mis dedans sinon des cerceaux ?et des ronds de chapeaux ?       (…) »

   Extrait du poème Citron rouge, Ed. Le Dé Bleu

 

J’ai sélectionné également un poème critique sur la poésie qui induit la contestation et donc la liberté de parole.

 

« Quell’ rase la poésie
   quand on essaie d’ouvrir la boîte du poème
   c’est un borborygme (…) » 


Je me suis limitée à ces deux textes afin d’examiner en détail leurs réactions. J’ai veillé aussi à ce que les stagiaires conservent un choix dans l’utilisation des consignes d’écriture. Ils peuvent en effet exploiter l’une des sept possibilités d’écriture de l’atelier multipliée par deux textes soit quatorze propositions simultanées. Même s’ils ne prennent pas le temps de percevoir l’intégralité des potentialités de ces propositions, cette capacité de choix et donc de décision leur permet de s’exercer à la liberté personnelle et ainsi d’accéder à une expression orale et écrite qui leur est propre.

Le pouvoir de saisissement de la consigne (stimulation à l’écriture) a été dosé selon les capacités du public. Il n’était pas question de les déstabiliser encore plus qu’ils ne l’étaient déjà en créant des effets de surprise. Ecrire de la poésie suffit amplement à les troubler.

 

Plus tard


Enfonçons quelques clous !
 


Le choix : une bouée de sauvetage pour construire son autonomie


J’aimerais insister sur l’importance du choix et de ses vertus éducatives. La consigne d’écriture n’a rien à voir avec un exercice qui contraint la volonté. Comme
je l’ai précisé précédemment, il n’est pas question d’exercer un pouvoir sur l’autre mais de l’aider à se trouver et à se construire en lui indiquant des possibilités, en l’accompagnant dans un cheminement conscient, actif et productif. L’effacement du formateur aménage des espaces d’évolutions supplémentaires pour les stagiaires. Ce choix est la clé de la motivation. Il n’y a pas de plaisir sans liberté.  

A ce sujet, j’ai récemment rencontré une bénévole qui intervient à l’association l’ACLEF à Châtellerault (lutte contre l’illettrisme) et qui s’évertue à « se faire pardonner de savoir auprès de ses apprenants ». Je me suis reconnue en elle. Il me semble que l’adoption de cette position formative soit la plus saine qui soit. Se mettre à la portée de l’autre signifie que l’on accepter de le considérer de manière égalitaire et respectueuse. Les stagiaires ne sont pas des faire-valoir.

 
Le rôle de l’intelligence émotionnelle dans l’apprentissage de la langue


Ecrire relève d’un processus particulièrement complexe. Il ne saurait être réduit à de la virtuosité intellectuelle pure, c’est à dire, expurgé d’affects, comme peut l’être un exercice scolaire. Française Dolto, la célèbre psychanalyste, affirme que nous sommes des êtres de langage. Il nous construit, nous fournit des outils pour exercer la majeure partie de nos activités mentales, régule notre équilibre psychologique, forge notre identité. Ecrire peut se décliner en une multitude d’activités : penser, rêver, s’organiser, s’affirmer, aimer, imaginer, s’exprimer… Nous sommes très loin des exercices de français !
  

Les consignes d’écriture, extrêmement variées dans leurs formes et leurs effets, permettent généralement d’inclure ces autres dimensions et notamment la gestion des émotions dans l’apprentissage de la langue. Ce qui est une des originalités du dispositif pédagogique de l’atelier d’écriture.

Dans le cursus de formation initiale, l’émotion n’est admise que dans les matières dites artistiques, sans que celle-ci soit nommée et encore moins analysée ou utilisée à des fins d’expression personnelle. Sans ce savoir-faire qui consiste à mobiliser son intelligence émotionnelle, il n’est pas possible de prendre du recul, de sentir l’émotion d’autrui, de respecter sa sensibilité et sa différence, de se comporter avec tact en société. (Cf.,  L’intelligence émotionnelle de Daniel Goleman, Ed. Robert Laffont). C’est pourquoi L’atelier d’écriture s’avère être un outil efficace de socialisation des personnes.

 

Une approche globale et pragmatique de l’apprentissage de la langue


Le français (langue maternelle) s’enseigne en dépit des besoins psychologiques (reconnaissance de sa valeur, intégration dans un groupe, gratification…) qui se trouve liés naturellement au langage. Il s’opère alors un désajustement entre les objectifs de la formation et les besoins de la personne en situation d’apprentissage. Au lieu de s’adresser à la personne toute entière, l’enseignement se limite à cette partie cérébrale. La langue devient aussi abstraite que les mathématiques. Son usage dit scolaire est perçu comme inutile dans la vie. Celui
qui apprend n’est pas en mesure d’appréhender l’usage qu’il pourra en faire ensuite pour lui même. Quelques exemples : est-il crucial de savoir ce qu’est une proposition relative ? La concordance des temps ? Les ruptures se multiplient. Je me souviens à ce sujet d’une explication de Célestin Freinet. Si on appliquait les méthodes d’enseignement du français pour apprendre à faire du vélo, alors, serait détaillé le vélo lui même et sa mécanique, l’historique des différents modèles, la vie des constructeurs, le code de la route, les lois physiques de l’attraction terrestre et des risques de chute en temps de pluie… sans jamais permettre à élève de grimper dessus et de pédaler. C’est précisément ce que fait l’atelier d’écriture : on monte sur la selle d’abord, on pédale fort et on comprend après comment on a réussit à avancer.  

 

Productions stagiaires

 

On m’a obligé de m’appeler Alexandre
De commencer mon nom par un grand A
Qu’aurais-je fait si on m’avait demandé mon avis ?
Je ne sais pas !
M’appeler autrement,
Sûrement pas !
Ce nom là on me l’a donné et je le respecte car
Il avait un autre propriétaire…
Mon grand-père.


Alexandre  
 

 

On m’a permis de m’appeler Francine
de commencer mon nom avec un gros F,
plein de fables et des farces.
Avec le gros nœud du f,
on fait des chemins sans direction
et même si on ne trouve pas d’explication
on s’en sort avec une amère détermination.

Francine

 

On m'a permis de m’appeler Horso
De commencer mon nom par un grand H
Qui me fait penser aux barres de mon boxe
Quand je sors du pré ou quand je sors en carrière
Je suis heureux de pouvoir sauter des barrières
Quand je vais avec mon maître auprès de l’eau
Ou auprès de la mer, je galope sur la plage au fil de la tempête.

Frédéric
                    


. 

par Jocelyne Barbas, formatrice publié dans : Journal de l'animatrice
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Mardi 15 avril 2008

7 février 2008


La perception du projet par les stagiaires


La densité du projet nuit à sa présentation. J’ai bien une mouture écrite de cette initiative mais même lue, ce document n’est pas assimilé. Il devient nécessaire de mettre en évidence chaque étape et particulièrement le début de l’atelier d’écriture en marquant l’entrée du stagiaire. La réalisation d’un marque-page original m’a semblé tout indiquée.
Celui-ci possède plusieurs fonctions : se repérer dans sa lecture, se souvenir des sept consignes, concrétiser son adhésion au projet de l’atelier d’écriture. Il a été demandé également de le personnaliser, d’y mettre un peu de soi, d’exprimer ses goûts, ses attirances et de créer son marque-page en s’éloignant des modèles traditionnels.
L’émergence de la créativité se remarque tout d’abord par des demandes d’autorisation, un besoin de réassurance : « Puis-je taper mes textes ? Faire une recherche photo sur l’Internet ? Utiliser ce type de papier ? »
A ma surprise, les plus timides, les silencieux réalisent des découpes précises. La minutie apportée à leur création est étonnante. Cet entraînement à la concentration est vécu comme une activité de détente. L’approche manuelle dédramatise l’écriture et régule les tensions. Le bien-être s’installe. Nous travaillons des aptitudes nécessaires à la compréhension de la lecture et la pratique de l’écrit. Les stagiaires l’ignorent. Les contacts deviennent chaleureux. J’espère qu’ils associent la bonne ambiance de l’atelier à leur nouvelle relation à l’écriture. 
Les stagiaires sont les acteurs principaux de leurs apprentissages. Ce passage à l’action est particulièrement intéressant dans cette logique d’insertion des jeunes. Outre le fait qu’il soit particulièrement facile de détecter les « improductifs » dans ces activités de scrapbooking, cette approche permet d’appréhender et d’analyser les inerties et des blocages, indépendamment des difficultés à manier la langue.
Débuter est un obstacle, continuer jusqu’au terme de son action en est un autre. L’autonomie reste à construire.  Comprendre et accepter les consignes, les intégrer demande bien des efforts. Il s’agit le plus souvent de modes opératoires logiques, chronologiques dans lesquels ils devront faire des choix et s’exprimer au travers d’une réalisation visible de tous. Communiquer harmonieusement en société relève d’un réel apprentissage.

 

Des obstacles récurrents


La bonne volonté n’est pas toujours au rendez-vous. Je perçois parfois les silences comme de la violence contenue, d’une résistance trop éprouvée. Les nerfs sont à vif. Je sens qu’un rien pourrait les faire exploser. Il est fort douloureux de s’extraire de la passivité dont on s’est laissé engluer depuis des années. Les mots s’échauffent et dépassent quelque fois la pensée de leurs auteurs. Cette résistance au changement reste bien compréhensible.
J’ai recours à l’équipe des formateurs pour procéder à l’opération douloureuse du « coupage de poil dans la main ». Il m’arrive de solliciter de l’aide de l’équipe afin de faire entrer dans l’enceinte de l’atelier la discipline de l’école. L’autorité reste un repère essentiel pour se construire. Certains jeunes nous ont mené la vie dure jusqu’à temps que ces limites, qu’ils n’ont jamais eues, soient enfin posées. 
Il y a aussi la peur de se montrer, d’accepter d’étaler en public les déficiences, d’affronter  la honte avant de retrouver le chemin de l’apprentissage. Certains ego malmenés, des fiertés que l’on dit mal placées, ont généré des ruptures et parfois motivé le départ de certains stagiaires. Que faire face à leur immaturité ?
La mauvaise image de soi, l’habitude de renoncer à soi me fait penser à des pulsions morbides qui annihilent les désirs et les espoirs. Il faut des années pour rassurer une personne sur elle-même et faire en sorte qu’elle puisse à son tour, en toute autonomie et liberté, construire cette sécurité intérieure en ayant conscience de sa valeur personnelle. 
Animer un atelier d’écriture revient à engager un bras de fer avec les peurs, les réticences, les à-priori, les inerties, les héritages d’un passé scolaire douloureux. Tout ceci calmement, avec le sourire et la certitude que  cela va marcher, ce n’est qu’une question de temps. Toute une énergie à impulser. En permanence. Allant parfois jusqu’à «les insérer malgré eux », comme me le faisait remarquer Eric Meunier, le directeur de l’école.
Rien n’est inéluctable du moment que l’on accepte d’essayer, de participer. On peut tous progresser. Eux comme moi.  

 

Plus tard


L’expression personnelle


Nous en venons à l’écriture proprement dite. L’expression personnelle est un véritable casse-tête pour les stagiaires. Visiblement, on ne leur a pas souvent demandé de parler d’eux ou alors dans des circonstances éprouvantes : entretiens d’embauche, lettres de motivation, justifications de comportements avant l’application d’une sanction… Cela tient du supplice de se dévoiler. L’anonymat, c’est pratique, on peut rester dans ses modes de fonctionnement habituels sans jamais se poser la moindre question. Pas de jugement, pas de prise de risque, pas de prise de conscience de soi.
Je leur demande d’avoir une lecture d’eux même et de la rendre publique. Autant avouer que ma démarche est empreinte d’une grande violence. La stratégie d’évitement a été vite trouvée. Je dirais même qu’elle est restée en héritage par les stagiaires qui ont suivi : « C’est personnel, c’est trop intime donc je n’en parle pas ! ».
Evidemment, les notions  de « personnel » avec « intime » son confondues. Cette confusion joue à merveille son rôle de diversion quand la demande devient trop forte. Mis au pied du mur, leur inexpérience à parler d’eux-mêmes éclate au grand jour. Leur attitude varie du tout ou rien : déballage de souffrances avec écoulement de larmes et usage intensif des kleenex ou refus de participer pur et simple.
La pudeur relève d’un apprentissage social, d’une accommodation du degré de confidence à un interlocuteur et à un contexte relationnel. Cette expression de soi demande également de se situer activement dans un processus de communication sociale sécurisé, d’être capable d’utiliser le langage pour dire sa pensée. Rien d’évident. Rien d’acquis. Beaucoup n’ont pas les mots à leur disposition pour se dire.
Visiblement faire le tri entre « ce que je peux dire » ; « ce que je dois garder pour moi » requiert de faire des expériences personnelles car mes explications ne sont pas complètement perçues ou du moins, ne les ont pas complètement convaincus.
Le déroulement de la confection du carnet de voyage en Pologne, nous (l’équipe éducative) a laissé penser que les stagiaires pourraient faire usage d’un carnet intime pour s’entraîner à faire ce tri, pratiquer l’écrit de manière libre et autonome. Ces textes secrets pouvant enrichir leurs productions en atelier d’écriture. 

 

Au terme de la définition de ce projet, avec Christophe, il a été envisagé également un partenariat avec la bibliothèque du Château de Châtellerault, la visite du musée Fombeure  suivi d’une séance d’écriture en plein air et une journée de conférences sur le thème de « se contruire et se reconstruire » avec la participation, pour le moment espéré, de Madame Régine Deforges, Alberto Manguel, et Madame Cresson, fondatrice de la fondation des Ecoles de la Deuxième Chance et Présidente de l’Ecole de Châtellerault.  

J’ai l’habitude de fonctionner par association d’idées, par ajouts successifs. Ce qui me pousse inévitablement à la densité et la complexité des projets, voir à la dispersion. Je vais m’efforcer d’en rester là et de clôturer la présentation du projet de l’atelier d’écriture en donnant son nom : Les carnets de lecture, entre le carnet de l’écrivain et le carnet de voyage.

Aller au-delà, je pense que je tomberai en dissonance, c’est à dire, sans accord du diapason !


Résumé du projet

 


Les carnets de lecteurs, entre le carnet de l’écrivain et le carnet de voyage
 



Entrée dans l’atelier :

- La création de marques-pages originaux et personnalisés afin d’assimiler le fonctionnement de l‘atelier et les possibilités d’écriture 

Contenu de l’atelier:

- Des lectures créatives de quelques auteurs de la Vienne : Odile Caradec, Jean-Claude Martin, Maurice Fombeure, Régine Deforges, Didier Quella-Villéger

- Des visites à la bibliothèque du Château de Châtellerault et du Musée Fombeure

- Des carnets de lecture dont la confection se fait page à page d’un livre collectif unique, avec un processus créatif complet : de l’idée jusqu’à la fabrication de sa page ( scrapbooking).

- Un carnet d’écriture intime pour s’entraîner à se dire, s’organiser et structurer sa pensée et enrichir ses créations personnelles. 

De multiples valorisations

Lecture orale des textes au sein de l’atelier, publications sur le blog de l’Ecole, le journal de l’animatrice, présentation des réalisations des stagiaires à la bibliothèque du château et durant une manifestation organisée par l’école, une journée de débats et de conférences sur le thème « se construire et se reconstruire ».

 

Quelques notions
  


Le carnet


Le carnet est tout à la fois un support d’écriture et un ensemble de pratiques. Il tient à la fois du brouillon et du beau livre. Il permet toute forme d’expression de soi et une infinité de possibilité d’écriture : prise de note, collecte de fragments de vie, de traces, d’informations ; récits d’événements, résurgence de souvenirs, critiques, dialogue avec sa conscience, voyage initiatique de découverte de soi et de son humanité, regard posé sur le réel, le monde et l’imaginaire, confidences à un journal intime, compilation de découvertes, d’étonnements, de questionnements, d’indignations, de refus…
 

                 Le carnet de voyage


Le carnet de voyage peut contenir toutes sortes d’informations et de documents. Il utilise simultanément de nombreuses pratiques d’expression : texte, illustration, collage, photo, mise en page, aquarelle, dessin… Il peut être réalisé pendant ou après un voyage.

La notion de voyage retenue n’a rien à voir avec le tourisme. Elle s’appuie sur les analyses de nombreux écrivains voyageurs notamment celle de Nicolas Bouvier : « On voyage pour que les choses surviennent et changent, sans quoi on resterait chez soi. » ; « On croit faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. » et « Alors, le seul fait d’être au monde remplirait l’horizon jusqu’au bord. »


Le journal du lecteur
 


Le journal d’un lecteur
est une œuvre d’Alberto Manguel parue aux éditions Actes Sud, Babel, dans lequel il adopte une approche particulièrement active et créative de la lecture.

 « Parce que la lecture est peut-être avant tout une « conversation », tout lecteur éprouve le besoin de « répondre » aux textes qui l’interpellent et confèrent à sa vie un surcroît d’existence. »

« Il m’est apparu que, si je lisais un livre par mois, je pourrais mener à bien, en un an, quelque chose qui tiendrait du carnet intime et du recueil de citations : un ensemble de notes, réflexions, impressions de voyage, descriptions d’amis, d’événements publics et privés, le tout suscité par mes lectures. J’ai dressé une liste de ce que serait les livres choisis. Il me paraissait important, pour l’équilibre, qu’il y eût un peu de tout. » 


Le scrapbooking


Le mot anglais « scrap » désigne des chutes de papier coloré, recyclé qui servent à embellir les albums photos de famille, « book » signifie : le livre. 

   



La réalisation de pages selon ce procédé permet d’aborder la rédaction, le français, la mise en page (conception et réalisation informatique), les relations textes, images ; les livres d’artistes. 


 

Les stagiaires sont sollicités pour collecter toutes sortes d’objets : boutons, rubans, œillets, photos, dentelles… L’accent est mis sur le recyclage et le détournement d’objets, la débrouillardise, le partage d’idées ; de matières et d’objets collectés. 

 

   
                                       

 

 

 

 

 

 

 

 

par Jocelyne Barbas, formatrice publié dans : Journal de l'animatrice
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Mardi 15 avril 2008

En marge des carnets de lecteurs

Journal de l’animatrice  - E2C Châtellerault

ã Jocelyne Barbas 2008

 

29 février 2008

 

Débuter un atelier d’écriture

Le plus dur, c’est bien connu, c’est de commencer. Je me sens encore imprégnée du précédent atelier d’écriture. Certains stagiaires ont déjà quitté l’école. Des nouveaux sont arrivés. Les carnets de voyage en Pologne ont été remis : « Lorsque les hommes ont perdu leur humanité. ». Les objectifs atteints, l’enthousiasme est retombé. Des tensions s’effacent alors que d’autres naissent.

Commencer, c’est rompre avec ce passé encore chaud. Jeter les lauriers au feu quand on en a récoltés ou au contraire se défaire des constats négatifs. Redevenir neuf, s’ouvrir à tous les possibles, se rendre aussi vierge et disponible qu’une page blanche afin d’y inscrire une nouvelle expérience.

Le moment est venu de se réorganiser, de créer d’autres repères, d’utiliser d’autres contenus. Je me sens autant déstabilisée que les stagiaires. Je dissimule mes émotions derrière mon statut de formatrice, le formalisme de la présentation de l’atelier. Puis, je m’anesthésie en  m’engageant tout entière dans l’action. 

On commence par faire reconnaissance, c’est à dire que l’on s’observe. Chacun sur la défensive, en alerte. Certains déchiffrent les phrases. Les mots inconnus se cumulent. La peur de ne pas savoir-faire les paralyse à un tel point qu’ils n’entendent même pas les consignes. Ils sourient pour sauvegarder les apparences. Les questions restent rares. Les mots ne passent pas les frontières de leurs angoisses. Les silences s’alourdissent. Les regards fuient et se figent dans un ailleurs inaccessible. J’ai fréquenté leurs peurs avant de faire leur connaissance. Autant dire que nous nous connaissons déjà.

La parole s’échange difficilement. Les premières heures, je vois qu’ils écoutent, comprennent mais répondent rarement à une question. On pourrait les croire amorphes, endormis, sans motivation. Il n’en est rien. Ils n’ont pas pris encore leur place et se regardent. Ils n’ont pas encore attrapé les mots pour exprimer leurs pensées. Rien ne servirait de les brusquer. Au bout de deux heures d’écoute, ils sont à saturation car ils ont perdu l’habitude de se concentrer et de rester assis. Ils luttent pourtant pour rester en éveil. Il y a des incompréhensions, des flottements de leur attention. Le plus hardi posera une petite question, fera une remarque et attirera à lui une toute nouvelle considération. Puis, il me faudra reprendre la parole, expliquer, montrer des possibilités d’expression orale et écrite, des travaux déjà réalisés par d’autres. Leur donner à voir, à entendre. Varier les stimulations. Remplir chaque seconde d’intérêts renouvelés. Ne pas laisser retomber cette mise en éveil.

Avec l’expérience, je sais qu’un groupe silencieux est un groupe qui travaille. Je les sens présents et cela me suffit amplement pour commencer. Si j’arrive à les faire sourire et mieux à les faire rire, alors je sais que nous sommes ensemble sur la bonne voie.

Je prends ma place dans le groupe. Je leur explique que je vais les tutoyer et les appeler par leur prénom. Je demande à ce qu’il fasse de même avec moi. L’échange respectueux est possible même en optant pour un rapprochement émotif et sensible.

J’ai choisi un mode de communication non violente qui exclut d’emblée toute tentative de domination au profit de la compréhension, l’empathie, l’absence d’enjeux. L’émergence de la parole est un apprivoisement qui nécessitera du temps. Parlons-en avec nos yeux en attendant.

 

Plus tard

Le concept de l’atelier

 

Le concept de l’atelier est né par « brouillonnements » successifs. Je me rends compte de la difficulté à poser mes idées. Ce travail de clarification s’avère pénible en raison de sa nécessaire lenteur, des tâtonnements, de l’impatience qui se traduit en doute. Seule à réfléchir, cette recherche se transforme trop souvent en errance. Certains de mes projets n’ont pas survécu et se sont retrouvés enterrés dans mes imprécisions.

A l’école de la deuxième chance, tout le monde court dans tous les sens. Les urgences succèdent aux urgences. Heureusement, les pauses cafés sont denses et efficaces. Les mots échangés redonnent de la vigueur à mes réflexions. L’équipe pédagogique de l’école agit comme d’un diapason. Une acceptation, c’est un « la » qui sonne bien alors je poursuis jusqu’au prochain besoin d’accord. C’est d’ailleurs le mot que j’attends : « je suis d’accord » (au moins sur une partie de mes propositions). Ce n’est pas l’autorisation d’un supérieur hiérarchique, mais une complicité qui naît : je résonne et raisonne avec toi. Cet écho m’est essentiel car il me guide. Cette année, j’ai eu toute liberté de faire des propositions de contenu et de fonctionnement. J’ai donc donné libre cours à mes désirs. J’avoue avoir commencé par me faire plaisir. C’est un préalable nécessaire pour cultiver sa motivation professionnelle !

 

Un accès salutaire à la littérature

Je vais tenter de retracer la genèse de ce projet, d’aller  gratter  dans ses racines. Un désir est souvent la réponse différée à des frustrations passées, à des contestations de l’ordre établi.

Il est coutumier par exemple d’entendre que la littérature est réservée à une élite. A quoi ça peut bien servir un poème quand on est presque à la rue et que l’on cherche du boulot désespérément ? Il faut toujours se concentrer sur l’utile, le besoin immédiat et laisser tomber le reste. L’individu se retrouve réduit à des besoins primaires. Et si ses besoins d’être humain étaient de commencer à prendre de la distance pour mieux réfléchir sur soi, sa vie, son avenir ? Comment accompagner ce mouvement de prise de recul si ce n’est par un travail sur sa pensée ?

Bien sûr, on peut dire « Il faut ».

Bien sûr. Mais cela ne fonctionne pas. La personne l’aurait déjà fait d’elle-même pour échapper à son angoisse et la foule de problèmes qu’elle subit.

Se détacher du présent n’est pas donné à tout le monde. Il n’y a que le rêve, l’imaginaire, la décentration qui puissent permettre un tel prodige. Générateurs d’espoirs, de confiance, d’idées nouvelles, de réflexion, ils aident la personne à se construire cette merveilleuse faculté de maîtriser sa pensée pour agir et transformer sa vie. C’est aussi vital que de remplir son estomac ou de trouver un endroit pour dormir.

Il m’est arrivé de lire une nouvelle à voix haute à un chef d’entreprise pour mettre des mots sur ses émotions, l’aider à mieux percevoir celles de son personnel, faire baisser son niveau de stress et l’inciter à mieux communiquer. Il fut surpris au début mais convaincu après s’être prêté à cette expérience. Depuis, il s’est mit à lire des romans.

Le paradoxe est posé. La littérature, art futile, plaisir raffiné réservé à une élite, s’avère être socialement et professionnellement irremplaçable.

Sans me lancer dans de très longs développements, je sais que l’art est aussi vital que l’air que l’on respire. Nous avons tous besoin de beauté, de délicatesse, de pensées et d’émotions qui nous ravissent, d’expérimenter une forme supérieure de communication qui puisse nous faire grandir et magnifier nos existences. C’est précisément à cela que j’aimerais convier les stagiaires de l’école.

 

L’éveil à la curiosité

Les jeunes n’ont plus d’intérêt pour rien ! C’est ce que l’on entend le plus souvent. C’est à croire qu’ils naissent désabusés, atteints d’un gène générationnel pathogène incurable. Une fatalité. Mais, il n’y a que la curiosité qui leur fait défaut ! Comment accompagner cette opération d’ouverture sur l’extérieur et lutter ainsi contre le repris sur soi ?

 

S’ouvrir à la création littéraire

Voici la réponse que j’ai expérimentée. Il s’agit de réapprendre à voir, ouvrir les yeux sur son environnement proche. Je l’avais préalablement vécu en étant pigiste pour la Nouvelle République. Je suis allée à la rencontre de mes voisins. J’ai découvert dans ma rue des passions inédites et un nombre incroyable d’entreprises. Pourtant de l’extérieur, on ne voit que des maisons individuelles donnant sur la rue principale du bourg. Je suis passée plus de dix ans devant et je n’ai rien soupçonné.

Il m’arrive de faire descendre les stagiaires dans la rue, en bas de l’école, à huit heures et demie du matin, en leur demandant de prendre des notes de ce qu’ils voyaient, de saisir avec des mots « tout ce qui arrivait à leur cerveau ». J’avais nommé cette expérience « l’écriture de cueillette dans le vif de l’observation. »

J’avais jeté sur le papier quelques observations concernant cette séance de travail.

Symboliquement nous sommes tous dans la rue (et à la rue aussi de ce qui est socialement accepté des manières d’écrire), observateurs de la banalité du monde,  du familier. L’intrusion dans cet espace urbain muni d’instruments inhabituels : bloc notes, stylos avec une position également nouvelle : les yeux, les oreilles et les sens ouverts à l’extérieur attirent l’attention de quelques personnes. Enfin on se regarde ! Les visages sont étonnés, intrigués, d’autres restent fermés, absorbés par mille préoccupations, ectoplasmiques (que de fantômes traversent le présent machinalement !).

Le regard des stagiaires change. Soudain un intérêt apparaît. « Je suis dans la rue comme chaque jour mais aujourd’hui, on me regarde. Tiens, j’existe tout d’un coup. »

Ce constat d’existence a été amplifié par l’usage d’un stylo et par la consigné donnée : « se concentrer, se rendre disponible à soi-même, être à l’écoute de sa conscience, de ses émotions, de ses sensations, de ses sentiments ». L’écriture qui résulte de ces observations n’est que notes en vrac, sons, mots épars, une matière langagière brute qui serait retravaillée, triée, restructurée, des éclats de vie qui donneront à penser, des fragments d’idées, des traces, des esquisses de phrases, des croquis…

Explorer son intériorité en confrontation avec le monde extérieur permet de mettre en place une forme de respiration intellectuelle, de fluidifier ces passages d’informations entre le dehors et le dedans, d’affûter ses perceptions du monde à des moments choisis et de nourrir son monde intérieur.

Il s’agit bien d’intensifier sa manière d’exister. Les stagiaires deviennent présents et actifs, « présents au temps présent. », selon la célèbre formule de Nicolas Bouvier.

Ce petit pas de côté, à côté de nos habitudes, c’est l’ouverture à un espace d’écriture personnelle dans laquelle il sera désormais possible d’écrire en s’impliquant. Ce décalage crée une excitation, inspire, amuse… 

Je me souviens des premiers pas en littérature de Fatima. Nous étions toutes deux sur le pont juste devant l’ancienne manufacture d’armes, dessous coule une rivière.

« - Comment dire ? Oui l’eau coule, mais comment cela s’appelle ce que j’entends ? Le bruit de l’eau ? Et ce blanc de l’eau en mouvement, c’est presque la même matière que les nuages… »

Hésitante sur le choix des mots, elle les multiplie, tente plusieurs assemblages jusqu’à obtenir cette formulation « le bouillonnement froid de l’eau dans le lit de la rivière. »

Mais bon sang, c’est de la poésie !

Les premières pierres de la construction de ce projet étaient posées : la littérature est essentielle pour mieux vivre, la proximité constitue un facteur d’épanouissement accessible à tous. J’ai ajouté la pierre suivante en choisissant des textes d’écrivains vivant ou ayant vécu dans la Vienne. Chaque pas est une question qui se pose. Comment faire accéder les stagiaires à ces univers ? Ils perçoivent majoritairement la langue écrite comme une langue étrangère…

 

Stimuler la lecture

J’avais déjà tenté la lecture simple de texte bref, des nouvelles policières. Deux stagiaires sur tout un groupe suivaient. Il suffit d’un mot inconnu pour les faire décrocher. Le sens de l’écoute n’étant pas encore acquis, il me fallait changer de stratégie. Les faire écrire en lisant, dynamiser à l’extrême leur lecture, les faire produire au raz des textes d’auteur, mot à mot (un véritable goutte-à-goutte littéraire).

Je me suis référée immédiatement au journal d’Alberto Manguel. Celui-ci considère la lecture comme une conversation dans laquelle le lecteur peut réagir. Il me fallait aussi compléter cette approche en simplifiant et en formalisant les modalités de participation à ces conversations. Je choisis donc sept consignes, sept possibilités d’écriture que l’on pourrait utiliser pour n’importe quel texte travaillé dans l’atelier d’écriture. J’y voyais aussi un avantage pratique : les stagiaires pourraient les mémoriser donc les utiliser.

 

Voici les 7 consignes.

 

1) CITATION

Relevez une phrase dans l’un des textes et la commenter.

 

2) LISTE ET INVENTAIRE

Établissez des listes de mots : mots inconnus, mots que j’aime… Inventez plusieurs catégories de listes

 

(3) PROLONGEMENT

Prolongez le texte de l’auteur (relevé d’un mot, d’une phrase, d’un paragraphe) pour inventer un récit

 

(4) ADAPTATION

Réécrirez un passage en l’adaptant : à son univers, à sa manière de parler

 

(5) ASSOCIATION

Rédigez par association d’idées sur un thème de son choix

 

(6) CONTESTATION

Écrivez afin d’exprimer un avis contraire au texte.

 

(7) INVENTION

Rédigez dans le prolongement de votre lecture et inventez votre propre procédé d’écriture, en relation avec ce texte.

 

Comme d’habitude, j’en référais à mon diapason. Il a un nom. Christophe. Nous avons raisonné d’un même accord. J’eus un autre écho favorable d’Anne-Laure. Je poursuivis donc alors jusqu’à l’étape suivante.

 

 

 

Une gestion de la dynamique de groupe « au fil de l’eau »

Le groupe d’écriture à l’école est instable. J’ignore quels stagiaires seront présents au début de la séance d’écriture, la durée de leur parcours, leur profil. Je ne peux pas construire mes interventions en me référant à une progression ou à un cadre prédéfini. C’est frustrant pour un formateur de ne pas bénéficier d’une ligne directrice, de ne pas pouvoir mesurer, même de manière fragmentaire, les progrès accomplis. Nous avions bien une fiche d’analyse pour évaluer la participation à l’atelier mais cela ne me satisfaisait pas. Les stagiaires n’ont pas de vue d’ensemble du travail accompli en atelier, ni de son aboutissement (hormis lors de la création du carnet de voyage). J’ai senti qu’il me fallait axer mon action sur les travaux individuels et utiliser différemment la dimension formative liée au groupe. Chaque stagiaire a donc désormais la responsabilité de mener son travail au fil des séances selon ses présences ; des temps de partage et de communication sont institués afin de sauvegarder la cohésion du groupe. J’ai donc à gérer en même temps des stagiaires engagés dans des activités de formation différentes. Mon intervention se situe tout d’abord à un niveau individuel, puis s’adresse ponctuellement à l’ensemble des stagiaires.

Avec Christophe, nous avons décidé d’utiliser les techniques de scrapbooking dans l’atelier d’écriture, d’approcher ainsi l’écrit au travers d’une activité manuelle créative. Il a été envisagé de recourir au recyclage de matières, de mettre en commun ce que les stagiaires auraient récupéré, bref, d’accomplir un processus complet de fabrication de son texte à son rythme ; de l’émergence des idées à la réalisation d’un livre collectif dont chaque page serait unique.

 

 

par Jocelyne Barbas, formatrice publié dans : Journal de l'animatrice
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Mardi 12 février 2008
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Semaine de la langue française
www.dgfl.culture.gouv.fr
Les dix mots de la langue française
 
L’atelier d’écriture de la Deuxième Chance de Châtellerault participe pour la première fois à la semaine de la langue française, manifestation francophone, en publiant des textes sur son blog.
 
Cette année, les dix mots sélectionnés sont : apprivoiser, boussole, jubilatoire, palabre, passerelle, rhizome, s’attabler, tact, toi.
 
Que faire avec dix mots ? Cette question a conduit les participant à expérimenter divers procédés créatifs.
 
 
Sur le thème de la rencontre
Imaginons que ces mots puissent se rencontrer de toutes les façons possibles : par hasard, par tirage au sort, en combinant les mots de liste entre eux, un mot de cette liste et un autre, par attirance (un mot rigolo, extraordinaire, étrange, de caractère, inconnu, d’enfant…)
Imaginons aussi que subitement, ces mots se comportent comme des personnes dans un univers inventé. Votre texte sera le récit d’une conversation qui s’est déroulée lors de cette rencontre…
 
 
Rencontre
Quand je suis arrivée à une passerelle, je me suis rappelé le premier jour où j’ai vu ton visage. Je me rappelle de toi. Tu regardais le coucher du soleil, un regard de tristesse, de solitude mais je suis arrivée. Je t’ai regardé et j’ai su que tu allais m’appartenir alors je t’ai dit : « Viens à moi mon petit lapin. »
Il a couru vers moi avec un regard heureux. J’ai emmené le lapin avec moi. C’est un lapin très mignon. Mais, il veut aller sur mon chapeau. Ce n’est pas grave, il peut y aller.
- Nous allons à ma maison, dis-je au lapin
Puis il disparut.
Je courus chez moi, et je racontai l’histoire à mon petit frère. Il me dit :
– Tu ne sais pas !!!
Il regarde mon chapeau et dit – ABRACADABRA et comme par magie le lapin réapparût, avec son visage blanc.
Mon frère sauta de joie, et dit
 – C’est un lapin magique.
Isabel
 
Apprivoiser un arc-en-ciel
Apprivoiser un arc-en-ciel, c’est un rêve d’enfant
Un petit garçon nous raconte :
« Un arc-en-ciel, c’est beau, ça a plein de couleurs : du bleu,  du rouge, du jaune, du vert… Un jour, je voudrais en avoir un pour moi.
Mais maman dit que ce n’est pas possible.
Mais il arrive, je mets mes bottes et mon manteau et je cours le voir. Plus je m’approche, plus il s’éloigne et disparaît. Alors je rentre à la maison triste et j’attends qu’il revienne. »
Jusqu’au jour, où il eut l’idée de l’apprivoiser.
Il décida d’aller au pied d’une statue ou l’arc-en-ciel tombait toujours.
L’arc-en-ciel vint. Le petit garçon pu lui parler. Il lui demanda de l’emmener faire le tour du monde et de visiter tous les pays.
Stéphanie Demompion
 
Heu merde !
Ce petit garçon est dur à apprivoiser. Il se montre très difficile et refuse la communication dite « gentille ». Pour lui les gros mots n’ont pas de secret.
Je décidai de l’emmener dans un endroit calme afin de lui faire découvrir un milieu de douceur telle qu’une bibliothèque.
Il était surpris car tous les enfants étaient sages. Mais lui commença à dire des gros mots aux autres enfants. L’un d’eux lui répondit qu’il avait vu dans un livre que le Père Noël n’apporte pas de cadeaux aux enfants méchants et désagréables.
Et surprise… Le « heu merde » se transforma en « oh mince » ! Il s’excusa.
Ce petit garçon dur à apprivoiser se retrouva d’un coup plus sage grâce à la remarque d’un autre enfant de son âge. 
Laurence Gouron
 
Une tétine boussole pour ne jamais perdre sa famille
Je me promène en ville tout seul comme un grand. Et d’un seul coup je marche sur quelque chose : c’était une Tétine transformée en boussole. Je la ramasse et je me sers de la boussole pour retrouver la famille qui l’a perdu. Ensuite, je me repère grâce à cela pour retrouver le petit ou la petite. Oh ! Je vois une poussette devant moi. Je cours, je cours.
- Excusez-moi madame, j’ai trouvé une tétine boussole par terre, elle est à vous ?
- Oui me répond la maman du petit, merci, jamais, je ne croyais la retrouver. Merci encore, au revoir.
Julien
 
Ces rencontres peuvent être imaginaires. Tout devient possible…
 
La colombe et la petite fille
Une colombe discute avec une petite fille sur le rebord de la fenêtre de sa chambre.
La colombe dit «  Lylya, tu sais, je me sens seule je voudrais rester avec toi dans ta maison, car je t’aime beaucoup » Lylya va voir sa maman qui lui dit non et lui explique pourquoi.
La fillette revient et lui dit «  Si je te garde, tu devras être en cage, tu seras malheureuse et je n’ai pas envie de ça, si je te laisse en liberté dans ma chambre tu partiras. »
L’oiseau répondit « Mais non, ce n’est pas vrai si je te le demande, ce n’est pas pour partir... »
La maman finit par accepter et Lylya garda la colombe. Elle l’appela Blanchette en raison de sa couleur blanche comme la neige.
Saandia
 
Illustrer un mot par une histoire, par exemple le mot « palabre », les rencontres peuvent devenir explosives…
 
Je suis la première
C’est la nuit du 24 de décembre et le père Noël prépare son sac. Il a beaucoup de choses à faire, mais il n’a pas beaucoup de temps. C’est l’heure de partir. Dehors la neige tombe doucement, et danse avec le vent. Tout est blanc.
Les filles et les garçons sont dans leur lit.
Le père Noël sort de son château, il va partir, mais il ne peut pas, dehors, il y a une grande confusion, tous les rennes discutent.
Tous se disputent la première place. Quelle confusion ! Finalement, les r