En marge des carnets de lecteurs
Journal de l’animatrice - E2C Châtellerault
ã Jocelyne Barbas 2008
29 février 2008
Débuter un atelier d’écriture
Le plus dur, c’est bien connu, c’est de commencer. Je me sens encore imprégnée du précédent atelier d’écriture. Certains stagiaires
ont déjà quitté l’école. Des nouveaux sont arrivés. Les carnets de voyage en Pologne ont été remis : « Lorsque les hommes ont perdu leur humanité. ». Les objectifs
atteints, l’enthousiasme est retombé. Des tensions s’effacent alors que d’autres naissent.
Commencer, c’est rompre avec ce passé encore chaud. Jeter les lauriers au feu quand on en a récoltés ou au contraire se défaire des
constats négatifs. Redevenir neuf, s’ouvrir à tous les possibles, se rendre aussi vierge et disponible qu’une page blanche afin d’y inscrire une nouvelle expérience.
Le moment est venu de se réorganiser, de créer d’autres repères, d’utiliser d’autres contenus. Je me sens autant déstabilisée que les
stagiaires. Je dissimule mes émotions derrière mon statut de formatrice, le formalisme de la présentation de l’atelier. Puis, je m’anesthésie en
m’engageant tout entière dans l’action.
On commence par faire reconnaissance, c’est à dire que l’on s’observe. Chacun sur la défensive, en alerte. Certains déchiffrent les
phrases. Les mots inconnus se cumulent. La peur de ne pas savoir-faire les paralyse à un tel point qu’ils n’entendent même pas les consignes. Ils sourient pour sauvegarder les apparences. Les
questions restent rares. Les mots ne passent pas les frontières de leurs angoisses. Les silences s’alourdissent. Les regards fuient et se figent dans un ailleurs inaccessible. J’ai fréquenté
leurs peurs avant de faire leur connaissance. Autant dire que nous nous connaissons déjà.
La parole s’échange difficilement. Les premières heures, je vois qu’ils écoutent, comprennent mais répondent rarement à une question.
On pourrait les croire amorphes, endormis, sans motivation. Il n’en est rien. Ils n’ont pas pris encore leur place et se regardent. Ils n’ont pas encore attrapé les mots pour exprimer leurs
pensées. Rien ne servirait de les brusquer. Au bout de deux heures d’écoute, ils sont à saturation car ils ont perdu l’habitude de se concentrer et de rester assis. Ils luttent pourtant pour
rester en éveil. Il y a des incompréhensions, des flottements de leur attention. Le plus hardi posera une petite question, fera une remarque et attirera à lui une toute nouvelle considération.
Puis, il me faudra reprendre la parole, expliquer, montrer des possibilités d’expression orale et écrite, des travaux déjà réalisés par d’autres. Leur donner à voir, à entendre. Varier les
stimulations. Remplir chaque seconde d’intérêts renouvelés. Ne pas laisser retomber cette mise en éveil.
Avec l’expérience, je sais qu’un groupe silencieux est un groupe qui travaille. Je les sens présents et cela me suffit amplement pour
commencer. Si j’arrive à les faire sourire et mieux à les faire rire, alors je sais que nous sommes ensemble sur la bonne voie.
Je prends ma place dans le groupe. Je leur explique que je vais les tutoyer et les appeler par leur prénom. Je demande à ce qu’il
fasse de même avec moi. L’échange respectueux est possible même en optant pour un rapprochement émotif et sensible.
J’ai choisi un mode de communication non violente qui exclut d’emblée toute tentative de domination au profit de la compréhension,
l’empathie, l’absence d’enjeux. L’émergence de la parole est un apprivoisement qui nécessitera du temps. Parlons-en avec nos yeux en attendant.
Plus tard
Le concept de l’atelier
Le concept de l’atelier est né par « brouillonnements » successifs. Je me rends compte de la difficulté à poser mes
idées. Ce travail de clarification s’avère pénible en raison de sa nécessaire lenteur, des tâtonnements, de l’impatience qui se traduit en doute. Seule à réfléchir, cette recherche se transforme
trop souvent en errance. Certains de mes projets n’ont pas survécu et se sont retrouvés enterrés dans mes imprécisions.
A l’école de la deuxième chance, tout le monde court dans tous les sens. Les urgences succèdent aux urgences. Heureusement, les pauses
cafés sont denses et efficaces. Les mots échangés redonnent de la vigueur à mes réflexions. L’équipe pédagogique de l’école agit comme d’un diapason. Une acceptation, c’est un « la »
qui sonne bien alors je poursuis jusqu’au prochain besoin d’accord. C’est d’ailleurs le mot que j’attends : « je suis d’accord » (au moins sur une partie de mes propositions). Ce
n’est pas l’autorisation d’un supérieur hiérarchique, mais une complicité qui naît : je résonne et raisonne avec toi. Cet écho m’est essentiel car il me guide. Cette année, j’ai eu toute
liberté de faire des propositions de contenu et de fonctionnement. J’ai donc donné libre cours à mes désirs. J’avoue avoir commencé par me faire plaisir. C’est un préalable nécessaire pour
cultiver sa motivation professionnelle !
Un accès salutaire à la littérature
Je vais tenter de retracer la genèse de ce projet, d’aller gratter dans ses racines. Un désir est souvent la réponse
différée à des frustrations passées, à des contestations de l’ordre établi.
Il est coutumier par exemple d’entendre que la littérature est réservée à une élite. A quoi ça peut bien servir un poème quand on est
presque à la rue et que l’on cherche du boulot désespérément ? Il faut toujours se concentrer sur l’utile, le besoin immédiat et laisser tomber le reste. L’individu se retrouve réduit à des
besoins primaires. Et si ses besoins d’être humain étaient de commencer à prendre de la distance pour mieux réfléchir sur soi, sa vie, son avenir ? Comment accompagner ce mouvement de prise
de recul si ce n’est par un travail sur sa pensée ?
Bien sûr, on peut dire « Il faut ».
Bien sûr. Mais cela ne fonctionne pas. La personne l’aurait déjà fait d’elle-même pour échapper à son angoisse et la foule de
problèmes qu’elle subit.
Se détacher du présent n’est pas donné à tout le monde. Il n’y a que le rêve, l’imaginaire, la décentration qui puissent permettre un
tel prodige. Générateurs d’espoirs, de confiance, d’idées nouvelles, de réflexion, ils aident la personne à se construire cette merveilleuse faculté de maîtriser sa pensée pour agir et
transformer sa vie. C’est aussi vital que de remplir son estomac ou de trouver un endroit pour dormir.
Il m’est arrivé de lire une nouvelle à voix haute à un chef d’entreprise pour mettre des mots sur ses émotions, l’aider à mieux
percevoir celles de son personnel, faire baisser son niveau de stress et l’inciter à mieux communiquer. Il fut surpris au début mais convaincu après s’être prêté à cette expérience. Depuis, il
s’est mit à lire des romans.
Le paradoxe est posé. La littérature, art futile, plaisir raffiné réservé à une élite, s’avère être socialement et professionnellement
irremplaçable.
Sans me lancer dans de très longs développements, je sais que l’art est aussi vital que l’air que l’on respire. Nous avons tous besoin de beauté, de délicatesse, de pensées et d’émotions qui nous ravissent,
d’expérimenter une forme supérieure de communication qui puisse nous faire grandir et magnifier nos existences. C’est précisément à cela que j’aimerais convier les stagiaires de
l’école.
L’éveil à la curiosité
Les jeunes n’ont plus d’intérêt pour rien ! C’est ce que l’on entend le plus souvent. C’est à croire qu’ils naissent désabusés,
atteints d’un gène générationnel pathogène incurable. Une fatalité. Mais, il n’y a que la curiosité qui leur fait défaut ! Comment accompagner cette opération d’ouverture sur
l’extérieur et lutter ainsi contre le repris sur soi ?
S’ouvrir à la création littéraire
Voici la réponse que j’ai expérimentée. Il s’agit de réapprendre à voir, ouvrir les yeux sur son environnement proche. Je l’avais
préalablement vécu en étant pigiste pour la Nouvelle République. Je suis allée à la rencontre de mes voisins. J’ai découvert dans ma rue des passions inédites et un nombre incroyable
d’entreprises. Pourtant de l’extérieur, on ne voit que des maisons individuelles donnant sur la rue principale du bourg. Je suis passée plus de dix ans devant et je n’ai rien soupçonné.
Il m’arrive de faire descendre les stagiaires dans la rue, en bas de l’école, à huit heures et demie du matin, en leur demandant de
prendre des notes de ce qu’ils voyaient, de saisir avec des mots « tout ce qui arrivait à leur cerveau ». J’avais nommé cette expérience « l’écriture de cueillette dans le vif de
l’observation. »
J’avais jeté sur le papier quelques observations concernant cette séance de travail.
Symboliquement nous sommes tous dans la rue (et à la rue aussi de ce qui est socialement accepté des manières d’écrire), observateurs
de la banalité du monde, du familier. L’intrusion dans cet espace urbain muni d’instruments inhabituels : bloc notes, stylos avec une position
également nouvelle : les yeux, les oreilles et les sens ouverts à l’extérieur attirent l’attention de quelques personnes. Enfin on se regarde ! Les visages sont étonnés, intrigués,
d’autres restent fermés, absorbés par mille préoccupations, ectoplasmiques (que de fantômes traversent le présent machinalement !).
Le regard des stagiaires change. Soudain un intérêt apparaît. « Je suis dans la rue comme chaque jour mais
aujourd’hui, on me regarde. Tiens, j’existe tout d’un coup. »
Ce constat d’existence a été amplifié par l’usage d’un stylo et par la consigné donnée : « se concentrer, se rendre disponible à soi-même, être à l’écoute de sa conscience, de ses émotions, de ses sensations, de ses sentiments ». L’écriture qui
résulte de ces observations n’est que notes en vrac, sons, mots épars, une matière langagière brute qui serait retravaillée, triée, restructurée, des éclats de vie qui donneront à penser, des
fragments d’idées, des traces, des esquisses de phrases, des croquis…
Explorer son intériorité en confrontation avec le monde extérieur permet de mettre en place une forme de respiration
intellectuelle, de fluidifier ces passages d’informations entre le dehors et le dedans, d’affûter ses perceptions du monde à des moments choisis et de nourrir son
monde intérieur.
Il s’agit bien d’intensifier sa manière d’exister. Les stagiaires deviennent présents et actifs, « présents au temps
présent. », selon la célèbre formule de Nicolas Bouvier.
Ce petit pas de côté, à côté de nos habitudes, c’est l’ouverture à un espace d’écriture personnelle dans laquelle il
sera désormais possible d’écrire en s’impliquant. Ce décalage crée une excitation, inspire, amuse…
Je me souviens des premiers pas en littérature de Fatima. Nous étions toutes deux sur le pont juste devant l’ancienne manufacture
d’armes, dessous coule une rivière.
« - Comment dire ? Oui l’eau coule, mais comment cela s’appelle ce que j’entends ? Le bruit de l’eau ? Et ce blanc
de l’eau en mouvement, c’est presque la même matière que les nuages… »
Hésitante sur le choix des mots, elle les multiplie, tente plusieurs assemblages jusqu’à obtenir cette formulation
« le bouillonnement froid de l’eau dans le lit de la rivière. »
Mais bon sang, c’est de la poésie !
Les premières pierres de la construction de ce projet étaient posées : la littérature est essentielle pour mieux vivre, la
proximité constitue un facteur d’épanouissement accessible à tous. J’ai ajouté la pierre suivante en choisissant des textes d’écrivains vivant ou ayant vécu dans la Vienne. Chaque pas est une
question qui se pose. Comment faire accéder les stagiaires à ces univers ? Ils perçoivent majoritairement la langue écrite comme une langue étrangère…
Stimuler la lecture
J’avais déjà tenté la lecture simple de texte bref, des nouvelles policières. Deux stagiaires sur tout un groupe suivaient. Il suffit
d’un mot inconnu pour les faire décrocher. Le sens de l’écoute n’étant pas encore acquis, il me fallait changer de stratégie. Les faire écrire en lisant, dynamiser à l’extrême leur lecture, les
faire produire au raz des textes d’auteur, mot à mot (un véritable goutte-à-goutte littéraire).
Je me suis référée immédiatement au journal d’Alberto Manguel. Celui-ci considère la lecture comme une conversation dans
laquelle le lecteur peut réagir. Il me fallait aussi compléter cette approche en simplifiant et en formalisant les modalités de participation à ces conversations. Je choisis donc sept consignes,
sept possibilités d’écriture que l’on pourrait utiliser pour n’importe quel texte travaillé dans l’atelier d’écriture. J’y voyais aussi un avantage pratique : les stagiaires pourraient les
mémoriser donc les utiliser.
Voici les 7 consignes.
1) CITATION
Relevez une phrase dans l’un des textes
et la commenter.
2) LISTE ET INVENTAIRE
Établissez des listes de mots : mots
inconnus, mots que j’aime… Inventez plusieurs catégories de listes
(3) PROLONGEMENT
Prolongez le texte de l’auteur (relevé
d’un mot, d’une phrase, d’un paragraphe) pour inventer un récit
(4) ADAPTATION
Réécrirez un passage en l’adaptant :
à son univers, à sa manière de parler
(5) ASSOCIATION
Rédigez par association d’idées sur un
thème de son choix
(6) CONTESTATION
Écrivez afin d’exprimer un avis contraire au texte.
(7) INVENTION
Rédigez dans le prolongement de votre
lecture et inventez votre propre procédé d’écriture, en relation avec ce texte.
Comme d’habitude, j’en référais à mon diapason. Il a un nom. Christophe. Nous avons raisonné d’un même accord. J’eus un autre
écho favorable d’Anne-Laure. Je poursuivis donc alors jusqu’à l’étape suivante.
Une gestion de la dynamique de groupe « au fil de l’eau »
Le groupe d’écriture à l’école est instable. J’ignore quels stagiaires seront présents au début de la séance d’écriture, la durée de
leur parcours, leur profil. Je ne peux pas construire mes interventions en me référant à une progression ou à un cadre prédéfini. C’est frustrant pour un formateur de ne pas bénéficier d’une
ligne directrice, de ne pas pouvoir mesurer, même de manière fragmentaire, les progrès accomplis. Nous avions bien une fiche d’analyse pour évaluer la participation à l’atelier mais cela ne me
satisfaisait pas. Les stagiaires n’ont pas de vue d’ensemble du travail accompli en atelier, ni de son aboutissement (hormis lors de la création du carnet de voyage). J’ai senti qu’il me fallait
axer mon action sur les travaux individuels et utiliser différemment la dimension formative liée au groupe. Chaque stagiaire a donc désormais la responsabilité de mener son travail au fil des
séances selon ses présences ; des temps de partage et de communication sont institués afin de sauvegarder la cohésion du groupe. J’ai donc à gérer en même temps des stagiaires engagés dans
des activités de formation différentes. Mon intervention se situe tout d’abord à un niveau individuel, puis s’adresse ponctuellement à l’ensemble des stagiaires.
Avec Christophe, nous avons décidé d’utiliser les techniques de scrapbooking dans l’atelier d’écriture, d’approcher ainsi l’écrit au
travers d’une activité manuelle créative. Il a été envisagé de recourir au recyclage de matières, de mettre en commun ce que les stagiaires auraient récupéré, bref, d’accomplir un processus
complet de fabrication de son texte à son rythme ; de l’émergence des idées à la réalisation d’un livre collectif dont chaque page serait unique.